Jean Pierre

Nous étions six cousins, quatre garçons, deux filles. Les garçons étaient tous grands, tous beaux, tous bourrés de talents originaux, chacun à sa façon.

Celui-là aurait pu devenir musicien. La guerre, un père prisonnier en Allemagne, la misère, en avaient décidé autrement. Le violon resterait un hobby. Où il excellerait. L'archet à la main jusqu’au bout. Jusqu’à ce 26 juillet fatal.

L’amour de la musique, il l’avait hérité de son père, ce bouillant autodidacte qui battait la mesure devant le kiosque à musique pas plus haut que trois pommes. Son turbulent frère aîné, disparu voici quatre mois à peine, rêvait d’horizons lointains quand lui, le calme, le posé, le travailleur acharné, s’émerveillait d’une sonate de Bach ou de Beethoven. Sa vie professionnelle l’avait conduit à s’intéresser sincèrement à l’informatique encore balbutiante. Sa vie personnelle, cependant, restait tissée de musique, ô combien salvatrice quand les drames intimes viennent frapper à la porte. L’autre jour, sa fille Anne est montée dans la « salle de musique » qu’il s’était aménagée sous les toits. Pour refermer définitivement son étui à violon.

Nous étions six cousins, quatre garçons, deux filles arrivées plus tard. Nous restons seules. Notre génération est désormais amputée de tous ses hommes, quatre cousins, tous grands, tous beaux, tous fascinants pour l’enfant unique que j’étais. Et mon cœur saigne.

 

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