fullsizeoutput_71e9

Traits fins, regard pensif, la jeune fille s’était parée pour celui qui sculpterait son image dans le bois tendre. Elle avait tressé ses cheveux, creusé sa taille, choisi avec soin la robe qui soulignait sa gorge blanche et tandis qu’il la détaillait en songeant que, décidément, elle était ravissante cette jouvencelle dont le père lui demandait d’immortaliser l’image, elle rêvait. Elle rêvait au preux chevalier ou au prince charmant, car on était encore en ces temps où avaient cours les chevaliers et les princes, au demeurant charmants ou non. Elle espérait ardemment qu’il se présenterait bientôt, car le mariage approchait à grands pas. Elle suppliait le ciel qu’il soit beau et suffisamment preux pour l’emporter loin, à la barbe de son père et de ce seigneur bougon à qui il l’avait promise. Il lui arrivait aussi de désespérer.

Qu’en fut-il ? Elle était belle. Elle fut sûrement admirée, sans doute aimée. Peut-être même fut-elle heureuse. Nous ne le saurons pas. Les siècles ont passé. Son corps s’est dissous dans la terre et son image même a subi les outrages du temps, mais l’inéluctable gangrène qui balafre désormais son visage ne parvient à altérer ni sa beauté ni la rêverie qui nimbe toujours son regard. 

J’ai croisé la belle dame l’autre jour. Elle m’a parlé du temps qui passe, de la vieillesse qui s’en vient, des espoirs déçus, des rêves qu’on abandonne et de ceux qui persistent malgré tout. Elle m’a dit la souffrance d’avoir vécu en des temps peu propices aux aspirations des femmes, je lui ai dit les combats gagnés et les territoires qu’il reste à conquérir. Elle a souri. Nous  nous sommes comprises.