Othello_and_Desdemona_by_Alexandre-Marie_Colin

"La mort de Desdémone", Alexandre Colin (1798-1875)

Ma prof de français (ici) suggérait-elle qu’un crime passionnel est acceptable voire légitime ? Étrange message pour une enseignante. Je devinais en tout cas dans sa diatribe bien des frustrations.

Quoi qu’il en soit, en m’ôtant le droit d’émettre une réserve sur le spectacle - alors que c’était précisément l’exercice demandé - elle faillit bel et bien me détourner à tout jamais de Shakespeare. Et du théâtre. Je n’y ai pas remis les pieds pendant (très) longtemps. Heureusement, le théâtre pour la jeunesse allait passer par là.

Ce théâtre des bouts de ficelle (à l’époque) et de l’imagination débridée, je l’ai croisé par hasard au tout début de ma vie professionnelle parce qu’aucun critique théâtral digne de ce nom ne se serait abaissé à assister à une représentation destinée aux enfants. J’y suis donc allée. Et j’ai découvert des pépites. Et je suis tombée en amour.

C’était au début des années 70, époque d’incroyable foisonnement culturel. De jeunes compagnies se lançaient dans ce nouveau défi : s’adresser aux petits, aux plus grands, à leurs enseignants et à leurs parents, dans un langage qui ne bêtifierait pas, mais les éveillerait à la vaste palette des émotions humaines par le biais d’un travail authentiquement théâtral, alliant verbe et gestuelle, lumières, décors et musiques. Nous étions loin, très loin, du classique guignol comme de l’excitation des salles fanatisées hurlant pour avertir le petit chaperon rouge que le loup la guette dans les fourrés. Pour combler le manque de moyens matériels, l’imagination prenait le pouvoir comme jamais je n’avais eu l’occasion de le voir au cours des six années de matinées scolaires qui s’étaient closes pour moi par le fiasco d’Othello. Et comme, grâce au soutien des pouvoirs publics, ce théâtre « jeunesse » de qualité prenait à l’époque une importance croissante en Belgique francophone, comme un festival permettait chaque été aux compagnies pour la jeunesse de présenter leur dernière création aux programmateurs culturels, j’obtins de pouvoir défendre les spectacles « jeunes publics » dans les colonnes de mon vieux canard. Mais pas dans les pages culturelles ! Fallait quand même pas pousser le bouchon trop loin ! Les pages « Éducation » feraient bien assez l’affaire.

Au fil du temps, j’étais ainsi devenue la spécialiste des spectacles non conventionnels, y compris pour adultes, qui m’emballaient comme l’avaient rarement fait les pièces classiques imposées par l’école, à part peut-être « La guerre de Troie n’aura pas lieu » de Jean Giraudoux, les deux « Antigone » - celle de Sophocle et celle d’Anhouil - ou « Troïlius et Cressida » de… Shakespeare. Je pus ainsi critiquer – et apprécier – les « Marionnettes de Salzbourg » interprétant « Don Giovanni » de Mozart, du théâtre Bunraku, de la Commedia dell’arte, du théâtre expérimental… C’est ainsi qu’un jour, on m’envoya assister à une représentation sous chapiteau d’ « Othello » par les Tréteaux de France.

C’est peu dire que j’y allais avec a priori. D’autant plus que ledit chapiteau avait été monté à l’autre bout de Bruxelles et que la représentation, dont je savais d’expérience qu’elle était longue, débuta avec plus d’une heure de retard suite à une défaillance des groupes électrogènes. A quelle heure rejoindrais-je mon plumard ? Enfin, résonna, la première réplique. Et la magie opéra. Ce spectacle est resté dans mon souvenir comme un émerveillement. Un décor inventif de tréteaux voguant en demi-lune au cœur de l’espace, des costumes sobres mais signifiants, des comédiens inspirés et l’histoire, terrifiante, d’Othello, dupé par Iago qu’il croit son ami. Ce soir-là – ou plutôt cette nuit – je me suis réconciliée avec le théâtre dit classique.

Cet « Othello » étourdissant m’a sauvée. Je lui dois de grandes joies théâtrales car, dès ce moment, je suis retournée dans les salles plus traditionnelles que les salles de gym occultées que je fréquentais avec les compagnies pour la jeunesse. J’y ai vu quelques chefs-d’œuvre, comme « Vie et mort d’un commis voyageur » d’Arthur Miller, « Qui a peur de Virginia Wolf ? » d’Edward Albee… D’autres.

Comme à 17 ans, je reste quand même persuadée que le monologue d’Othello s’étire exagérément pour que l’on puisse croire pleinement à un geste posé sous l’emprise d’une folle jalousie. Je pense aussi que le spectacle qu’il nous avait été demandé de « critiquer » en terminale pêchait par bien des aspects, à commencer par le manque d’inspiration du metteur en scène et, sans doute, l'absence de talent des comédiens.