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 Bon, reconnaissons-le tout de go : je ne suis pas très présente sur ce blog pour l’instant. Et pas parce que je suis en vacances ! D’une part, je travaill(ott)e. De l’autre, depuis que je me suis découvert des ancêtres tanneurs, je n’en finis pas d’engranger les informations non seulement sur le métier, mais également sur l’histoire de Liège et sur la famille (de) HODEIGE puisqu’il apparaît désormais clairement qu’elle appartient au nombre limité de familles qui influèrent sur l’histoire et la physionomie de la ville entre le XVe et le XVIIIe siècles. J’ai récemment découvert, en effet, qu’elle ne ne se contenta pas de fournir plusieurs gouverneurs à la corporation des tanneurs, mais aussi deux bourgmestres à la Cité : Jacques de HODEIGE dit del Chaine, voué de Bovlémont, de 1567 à 1578 et Léonard HODEIGE en 1780. Or, qui s’est quelque peu frotté à la généalogie sait que, lorsqu’on tombe sur des informations aussi essentielles que celles-là pour reconstituer l’histoire de ses ancêtres, il devient très malaisé de se distraire de cette quête.

Fouiller et encore fouiller les ressources de l’Internet, notamment des ouvrages historiques numérisés, pour y pêcher quelques perles rares : le travail n’est pas seulement minutieux, il devient rapidement obsédant. Et la remise en ordre des informations collectées de-ci de-là, d’un texte en vieux français à peu près illisible ou, plus prosaïquement, d’un nom ou d’une date, n’est pas moins prenante. 

J’ose dès lors espérer que l’on me pardonnera ma désertion momentanée. Surtout si c’est pour mieux revenir livrer les trésors découverts.

En attendant, sachez déjà que, comme je l’ai appris de la Compagnie de la Verte Tente, les tanneurs sont l’un des plus anciens métiers de Liège et l’un des plus réputés, leur besoin d’un moulin à tan commun expliquant la formation dès 1288 de leur corporation. Le moulin qu’ils louent à cette époque pour réaliser la mouture d’écorces se situe dans le quartier du Longdoz, de l’autre côté de l’Ourthe, face à l’île d’Outremeuse où ils pratiquent leur métier.
Dès ce moment, outre la charte constitutive du « Bon métier de tanneur » (1330), de nombreux règlements vont voir le jour. Ils imposent, par exemple, de  « faire moudre les écorces au moulin appartenant au bon métier, et non ailleurs, sauf quelque fortune d'eau (inondation) ou de feu (incendie) ou quelque autre accident. Chacun devra faire moudre à son tour et celui qui laissera passer son tour, devra attendre qu'il revienne, le mois suivant. On ne pourra faire plus de 12 moutures par an », etc.

Les tanneurs possédent également une halle sur le grand marché. Il leur est interdit de vendre ailleurs qu’à la halle ou à leur boutique d’Outremeuse. Ils sont notamment tenus, sous peine de sanctions, de faire apposer une marque de fabrique consistant en deux initiales. Chaque tanneur ne peut posséder qu'un seul acheteur de peaux, qui doit rester en fonctions toute l'année, sauf « en cas de maladie qui trame en longueur, d'emprisonnement ou de lointain voyage ».

Au fil du temps, dans chacune des corporations, l’abondance de règles destinées à protéger les métiers de la concurrence extérieure entravera à ce point la liberté d’exercer qu’elle l’empêche de se développer. Or, avec l’essor de l’esprit de la Renaissance et les découvertes des grands navigateurs, un nouvel esprit souffle sur la vieille Europe et une nouvelle économie voit le jour, basées sur de nouvelles industries qui, pour échapper à la surveillance tatillonne des autorités communales, s’établissent à la campagne. « Si les corporations de métiers continuent à subsister, elles ne dominent plus l’organisation du travail », note Henri Pirenne dans « Les périodes de l’histoire sociale du capitalisme » en 1922.

Voilà pour l’ambiance économique et sociale dans laquelle évoluent au XVIIe siècle mes ancêtres Amel et Léonard HODEIGE, dont j’ai découvert que s’ils étaient effectivement tanneurs, comme je l’avais deviné du fait de leur domicile dans la paroisse de Saint Pholien, ils exerçaient plus précisément le métier de corroyeur.

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 Autrement dit, ils « corroyaient » les cuirs, les préparaient pour les assouplir après tannage et leur donner le dernier apprêt en vue des divers usages auxquels ils devaient servir. Par ailleurs, quelques lignes tirées de « Les bourgmestres de Liège au XVIIIe siècle, provenance et biographie sociale d’une artistocratie à la fin de l’Ancien Régime » (Yves Moreau, 1978) m’apprennent que « La famille Hodeige était aussi issue de la Tanneurue, dans la paroisse de Saint Pholien, mais ses membres demeurèrent de petits tanneurs ». Cette « Tanneurue », qui n’était pas encore un quai comme aujourd’hui, était à l’époque bordée  de part et d’autre de maisons, dont celles en bord du fleuve tombaient à pic dans la Meuse, comme on peut l’observer sur le tableau de Jan Van Eyck représentant "La Vierge au chancelier Rolin" déjà évoqué ici. Même si plus d'un siècle sépare le tableau de la naissance d'Amel HODEIGE, je ne peux m'empêcher de me demander si la maison de mes ancêtres y figure.