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Je viens de me découvrir une lointaine parente qui fut mendiante après avoir longtemps été fileuse puis servante et, selon son acte de décès, mourut sur le sentier de la Longue Voie un jour de janvier 1851. Elle avait 85 ans.

L’information me bouleverse. Je l’imagine, vieille, pauvresse, transie de froid, arpentant les rues de la minuscule commune d’Hecq où, pour y être née, elle connaît chacun des habitants, dont beaucoup portent son nom ou celui de sa mère. Je la vois assise, tendant sa main tordue par l’arthrose sous le porche de l’église où elle s’est mariée soixante ans auparavant et je mesure le chemin parcouru par notre famille en un peu plus d’un siècle.

Elle fut pourtant une jeune fille sans doute fraîche et jolie, pas riche certes puisque son père était journalier, son mari sabotier, mais non pas misérable. Elle a mis au monde au moins huit enfants. Six sont morts en bas âge. Son veuvage vers la cinquantaine n’est sûrement pas étranger à cette dégringolade en ces temps où la sécurité sociale n’existe pas et où seules la solidarité familiale et la charité publique permettent de survivre dans des conditions plus que modestes. Pour espérer comprendre comment elle a pu tomber dans un tel dénuement, il faudra que je cherche ce que sont devenus ses deux fils survivants. Se sont-ils occupés d’elle ou ont-ils quitté le village ? Sont-ils eux aussi décédés avant elle, la laissant désespérément seule au moment où l’âge se faisait plus cruel ? Je ne le saurai peut-être jamais mais, quoi qu’il en soit, pour moi, toute la misère du monde a désormais un nom à défaut de visage : Marie Rosalie.