Le coup de vieux m’est tombé dessus. D’un coup. D’un seul. Plus sûrement, plus rapidement qu’en me découvrant une nouvelle ridule au coin des lèvres. Rien qu’en ouvrant un banal courrier administratif : le Service public fédéral des pensions me signale que mon dossier « Retraite » est dans le pipe-line. Un an et des poussières avant la date fatidique.

Vous me direz : c’était prévisible. Annoncé depuis soixante-quatre ans. Enfin, non ! À l’époque, les femmes étaient retraitées à soixante ans. J’ai eu droit à une « rawette » (*) de cinq années lors d’une précédente réforme législative qui mettait le « sexe faible » - pardon, le « genre féminin » - sur pied d’égalité avec nos « solides » compagnons. J’échappe à un nouveau chouia de deux années de travail supplémentaires qui ne prendra cours qu’en 2030 et concernera donc mes enfants et petit(s)-enfant(s). À moins que ceux-ci ne doivent bosser jusqu’à septante ans ?

Mais là n’est pas l’objet de ce billet, au contraire de la date de péremption qui me frappera donc d’ici quelque mois. Et de m’interroger : serai-je encore consommable – professionnellement parlant - après ce délai ou juste bonne à jeter ? Pourrai-je encore écrire de temps à autre ailleurs que sur ce blog très (trop ?) personnel ? Serai-je encore acceptée dans un journal papier traditionnel ? Pour quelques piges, un article par-ci par-là, un compte-rendu ou un billet d’humeur.

Je sais, je sais, tant de travailleurs aspirent à la retraite, se mobilisent même pour empêcher nos décideurs d’en retarder l’échéance. Je sais : dans ma nostalgie, il y a un peu - beaucoup - cette blessure intime d’avoir à rendre ma carte de presse, celle qui depuis plus de quatre décennies me confère ma légitimité, me personnalise plus sûrement que ma carte d’identité, même si je ne l’exhibe pas souvent. Mais je sais qu’elle est là, bien au chaud dans mon portefeuille, dans le fouillis de mon sac, lieu privé entre tous. Bout de carton mué en plastique, je l’avais décrochée dans l’euphorie après un passage devant un comité de vieux barbons scrutant la jeune prétendante que j’étais d’un œil plus que suspicieux. Que venait faire cette gamine dans leur confrérie ? Je n’en connaissais aucun.

IMG_3257C’était au temps où les femmes étaient encore rares dans la profession et ils m’avaient ô combien finement demandé si j’écrivais réellement des articles ou si je tenais la rubrique « cuisine » dans les pages féminines. Pour les convaincre, j’avais failli les inviter à goûter un œuf au plat que j’étais à peu près certaine de rater. La bienséance m’avait retenue. Et, avouons-le, la crainte de me discréditer définitivement. Finalement, la lecture de quelques articles, la déclaration sur l’honneur du directeur de la rédaction, le prestige du vieux canard dans lequel j’officiais comme pigiste, m’avaient valu le précieux Sésame.

Bref, ma carte et moi, c’est une longue histoire, en passe de se clôturer. Le couperet tombera bientôt. Merci à l’Administration de me l’avoir rappelé.

Tiens, je m'en vais remettre une couche de crème antirides, moi.

 (*) J’ai mis un astérisque parce que mon Mac à moi ne reconnaît pas les parlers régionaux de Belgique, du Nord de la France, de Picardie et de Champagne Ardenne.