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La sœur directrice était venue en classe annoncer l’arrivée d’une nouvelle prof d’histoire et veiller à ce que notre bande de gamines un peu dissipées évite en sa présence les propos maladroits : Melle C. était handicapée. Plus précisément, elle boitait terriblement des suites d’une poliomyélite dans la prime enfance. Elle ne viendrait d’ailleurs pas nous chercher dans la cour car elle monterait les deux étages par l’ascenseur.

Quand je l’ai vue pour la première fois au bout du couloir, juste en face de notre classe, elle m’a parue terriblement déhanchée et fragile. Mais ce petit bout de femme savait se faire respecter. Sévère mais juste, elle savait aussi passionner son auditoire. Au programme, cette année-là : l’Antiquité. Je pense bien que c’est elle qui m’a fait aimer l’histoire. Elle n’est restée dans notre école qu’une seule année.

Quand je l’ai revue quinze ans plus tard, je ne l’ai pas reconnue. Le contexte de notre rencontre différait à ce point du cadre scolaire qu’il ne m’a pas sauté aux yeux que cette consœur handicapée était mon ancienne professeure. D’ailleurs, désormais mariée, elle avait non seulement changé de profession mais aussi de nom. Et, apparemment, la gamine de douze ans que j’avais été n’avait pas laissé en elle de souvenir impérissable car mon nom n’a pas fait « tilt » dans son esprit.

Nous avons ainsi couvert plusieurs événements théâtraux, elle pour son magazine féminin, moi pour mon quotidien, avant de franchement sympathiser et nous reconnaître enfin anciennes prof et élève. Entretemps, une troisième consœur nous avait rejointes pour former un trio de choc, à la fois courtisé et craint par des compagnies théâtrales pour la jeunesse toujours plus nombreuses grâce à une politique culturelle innovante à laquelle nous faisions écho dans nos médias respectifs.

Hier, j’ai appelé M., ex Melle C. Je la sais très affectée par le départ de notre à la fois forte et fragile C. qu’en sa qualité d’aînée elle avait prise sous son aile. Elle m’a dit : « Qui aurait pu prévoir que je regretterais un jour cet infâme escalier de la maison de C. ? » Notre amie habitait sous les toits d’une haute et antique demeure bruxelloise. A quatre-vingts ans passés, ma vieille professeure d’histoire préférerait souffrir sang et eau pour rejoindre tout là haut le petit salon bohême où nous partageons tant de souvenirs que ce « Jamais, plus jamais » qui est désormais notre lot. 

NB. La photo, c'est juste pour ajouter une petite touche d'espoir à ce billet