Avez-vous regardé l’émission que Laurent Delahousse consacrait à Jacques Brel hier soir sur France 2 ? Personnellement, elle m’a déçue.

Alors, bien sûr, les témoignages de quelques compagnons qui ont jalonné sa route de Bruxelles aux Marquises, ceux de ses filles et de son neveu (qui fut un temps mon voisin et longtemps le meilleur ami de mon meilleur ami), ont brossé le portrait d’un homme tout en passions et en contradictions, mari volage et fidèle à la fois, père maladroit, chanteur essentiel de notre temps, ogre jamais comblé d’aventures et d’horizons nouveaux, humaniste sensible… C’est déjà énorme. Mais tout cela, qui a aimé, qui aime les chansons du grand Jacques, ne pouvait l’ignorer.

Donc, je suis restée sur ma faim pour n’avoir trouvé dans ce documentaire nulle analyse de sa foncière originalité de poète, de comédien et de réalisateur d’œuvres parfois incomprises. Nulle mention, nul extrait, par exemple, d’œuvres aussi fondamentales dans son parcours que celles qui évoquent l’enfance. Une enfance qu’il dit morose, maussade, mais qui lui imprime la nostalgie du « Plat pays », source d’inspiration à jamais inscrite dans ses gènes (« Mon père disait », « Bruxelles », « Les flamandes », « Les bonbons », « La chanson de Jacky », « L’Ostendaise », « La bière », « Knokke-le-Zoute »…). L’émission évoquait « Le diable », chanson non seulement magistrale mais douloureusement d’actualité aujourd’hui encore, comme un jalon primordial de ce parcours. Mais quid de toutes celles qui l’ont précédées, toutes celles qui l’ont suivies, frappées du sceau de sa belgitude, où il exprime son angoisse de l'encroûtement (« Les bourgeois », « Mon enfance », « Zangra », « Ces gens-là »…), où il crie sa douleur d’avoir eu un jour à quitter les plages de l’enfance (« Rosa »…) ou celles de l’amour (« La Fanette », « Marieke », « Madeleine », « Les bonbons »…), où il célèbre l’amitié (« Jeff », « Fernand », « Jojo »…) et hurle sa désespérance d’avoir à vieillir (« Les vieux », « Vieillir »…), moins aisé que mourir (« Le moribond », « J’arrive »…).

D’accord, Delahousse a évoqué les « Vieux » puis, côté chansons d’amour, « Ne me quitte pas » et « Quand on n’a que l’amour », mais pas « Mathilde », la plus puissante, la plus tourbillonnante, la plus passionnée, que je rapproche de son interprétation truculente dans « Mon oncle Benjamin » d’Edouard Molinaro. Pas les bouleversants "Vieux amants" non plus.

Bref, tout cela m'a décidément semblé un peu court, un peu anecdotique, jeune homme !

"Mathilde" Mr Jacques Brel - 1964