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Mon billet précédent m’a remis en mémoire le fait que j’appartiens à la première génération, sans doute depuis des millénaires, n’ayant jamais vécu la guerre ni même une révolution, excepté, bien sûr, celle des mœurs. A l’échelle de la planète, nous sommes aujourd’hui encore une minorité dans ce cas. Partout autour de nous, la violence domine et les hommes se déchirent, pour le pouvoir, pour l’argent ou pour des idées. On en a eu l’exemple encore l’autre semaine avec les sanglants événements de Kiev dont les habitants se sont battus, certains jusqu’à la mort, pour la démocratie et la liberté incarnées par l’Europe. Cette Europe tant décriée aux plans économique et social, mais qui nous a quand même assuré jusqu’à présent soixante années de paix et de prospérité (si, si !).

Et j’ai repensé à mes ancêtres. Ceux grâce à qui, les miens et moi sommes là aujourd’hui. Aucun n’a eu cette chance.

Cela commence par mes parents. Seize et dix-neuf ans en 1940, elle qui travaille pour vivre et faire vivre sa maman, lui réfractaire au travail obligatoire. Ils s’aiment. C’est ce qui leur permettra de tenir, malgré les terribles privations, le froid et la faim, la clandestinité et la peur. Au final, ils s’en sortent plutôt pas mal.

Ce n’est pas le cas de toute la famille : les hommes se battent, sont blessés ou faits prisonniers. Maman perd un cousin français dans le maquis du Vercors. Sa femme, mère de trois enfants, est violée par des Allemands lors du siège de Nantua.

Pour mes grands-mères, veuves toutes deux, c’est déjà la seconde guerre. La première, elles l’ont vécue du temps de leur mari, avec de jeunes enfants à charge. Privations encore. Elles n’en parlent pas, sauf pour évoquer les morts : Rodolphe, le frère préféré de mon grand-père, capitaine de cavalerie, tombe sur le front de l’Yser en octobre 1918, à un mois de l’Armistice ; en 1915, Yvo, l’un de mes arrière-grands-pères flamands, évacué vers Ardooï parce qu’il habite en pleine zone des combats, meurt seul, à quatre-vingts ans, loin de ses enfants éparpillés aux quatre coins du pays.

Mes ancêtres français, quant à eux, eurent sûrement à souffrir de la guerre franco-allemande de 1870, mais j’en ignore les détails. Ce que je sais, par contre, c’est qu’en 1864, Alphonse Théodore Joseph, mon arrière-grand-père liégeois, s’engage, lui, comme volontaire dans la légion belge pour combattre au Mexique aux côtés des troupes françaises qui tentent de maintenir sur le trône impérial un Maximilien d’Autriche favorable aux intérêts français. Charlotte, l’épouse de Maximilien, est la fille du roi Léopold ler, ceci expliquant cela. Cette guerre fut une boucherie et c’est presque miracle si mon aïeul en revient sain et sauf en 1868, pour se marier quelques mois plus tard avec Marie Barbe Lambertine, enceinte de trois mois. L’histoire ne dit pas si les tourtereaux se connaissaient avant son départ et si elle l’a attendu quatre longues années dans l’angoisse ou si l’impatience née de quatre années de guerre précipita quelque peu les événements. Quoi qu’il en soit, le couple semble avoir été heureux et engendra neuf enfants, dont six atteignirent l’âge adulte.

Le royalisme d’Alphonse Théodore Joseph s’explique sans doute par le fait que son père Jean Simon avait, lui, vécu la révolution belge, l’indépendance et la montée sur le trône de Léopold 1er, alors qu’il avait 18 ans. Un âge propice aux emballements et à la quête de liberté quand on subit le joug hollandais depuis le Traité de Paris (1815) qui a rattaché les provinces belges aux Pays-Bas de Guillaume d’Orange après la bataille de Waterloo.

Auparavant ? Joseph, le père de Jean Simon, a 12 ans quand éclate la Révolution liégeoise, inspirée de la française, qui secoue, elle, le joug millénaire des princes-évêques de Liège. Il habite à deux pas de la Place Saint-Lambert et assiste (participe ?) à la destruction de la cathédrale Saint-Lambert, symbole du pouvoir religieux sur la population. Il s’ensuivra plus d’un siècle d’anticléricalisme familial, jusqu’à ce que mon grand-père Victor épouse religieusement ma grand-mère sur son lit de mort, par reconnaissance pour les soins qu’il a reçus des petites sœurs des pauvres à l’hôpital Saint-Jean à Bruxelles.

Je pourrais recenser encore bien des guerres, des combats, des révoltes et révolutions, ayant indubitablement influé sur la vie et les opinions de mes ancêtres, tant il est vrai que la Belgique fut l’un des plus grands champs de bataille de l’Europe, où tous les empires se sont affrontés. Je m’y attellerai sans doute un jour. 

Gravure : la Révolution belge de 1830, combats dans le parc de Bruxelles