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Nous approchons des élections fédérales. Alors, question : vous y croyez, vous, aux sondages ? Moi non !  Mon expérience des enquêtes – qui, soit dit au passage, investiguent sur des aspects autrement plus concrets que des opinions et autres intentions de vote – mon expérience, donc, m’apprend que rien n’est plus mouvant qu’une réalité figée à un moment M.   

J’en tiens pour preuve une enquête sur le comportement des consommateurs belges, commandée voici une quinzaine d’année par le très sérieux ministère des Affaires économiques. Avais-je été choisie pour mon âge, mon statut marital, ma profession, mes deux mouflets, ma taille ou mon numéro de téléphone, je l’ignore, mais le fait est que je faisais partie d’un panel auquel il était impossible de se dérober, sauf raison de force majeure.

Donc, l’enquêtrice me pose des questions sur nos intentions d’achats importants pour l’année à venir. Des vacances ? Sûrement : nous les avons bien méritées. Une voiture ? Peut-être : la nôtre se fait vieille. Un bien immobilier ? Non : nous sommes locataires et très heureux de l’être. C’est clair, c’est net. Huit jours plus tard, coup de fil de notre propriétaire. « Je vends la maison. Êtes-vous intéressés ? » Ben non ! Nous en connaissons les qualités mais aussi tous les défauts. Le prix est exorbitant. Et puis, le jour plus très lointain où les enfants partiront, elle sera bien trop grande pour deux. Bref, pas le choix : nous devons déménager ! Cette année-là, nous n’avons pas pris de vacances ni acheté de voiture : nous avons fait construire une (petite) maison.

Quelques années plus tard, c’est le « sentiment de sécurité » des Belges qui est sondé. Cela tombe à nouveau sur moi. Les questions concernent aussi bien la sécurité routière que les délits. Il apparaît très vite que je suis du genre « zen » : crainte d’un accident de voiture ? Non, pourquoi ? D’un cambriolage ? Non (même si j’ai déjà donné) ! D’un vol de sac à main : un peu ! Je suis prudente, je range mon portefeuille dans mon sac, je choisis des sacs à tirettes, je passe la bandoulière par dessus la tête. Dans les semaines qui suivent : rétroviseur arraché, caillou dans le pare-brise, vitre latérale brisée. Trois « incidents » successifs qui ébranlent ma sérénité. Dans le même temps, la voisine se fait voler sa boîte à bijoux en pleine journée. Et Grand-Loup son iPhone. À deux mois près, mes réponses auraient sans doute été celles d’une névrosée, persuadée que chaque inconnu est un vandale, un voleur voire un violeur en puissance.

Alors, quand l’autre soir une aimable voix féminine m’annonce que j’ai été choisie pour répondre à une enquête sur la mobilité, je ris déjà sous cape. D’autant qu’à son accent d’origine clairement franco-africaine, j’éprouve quelques doutes sur sa connaissance de la Belgique en général, de la STIB (Société des transports intercommunaux de Bruxelles), commanditaire de l’enquête, en particulier.

-       Votre numéro postal ?

Je le donne. Il est clair qu’elle n’a jamais entendu parler de mon bled du Brabant Wallon. Je la devine à l’autre bout du fil en train de passer un menu déroulant en revue, à la recherche dudit bled.

-       A combien de kilomètres de Bruxelles, vous trouvez-vous ?

-       35 !

J’aimerais bien répondre « septante-six », histoire d’écouter ses méninges convertir mon belgicisme en « bon » français de France, mais j’ai décidé de jouer correctement le jeu.

-       Combien de fois par mois vous rendez-vous à Bruxelles ?

Elle m’a demandé mon âge mais pas mon statut professionnel, ce qui peut changer un comportement du tout au tout. Quoi qu’il en soit, les concepteurs de l’enquête ne semblent pas douter une seconde que je me rende, au moins à l’occasion, à Bruxelles. Liraient-ils mon blog ? Car, enfin, je pourrais fort bien fréquenter de préférence le centre de Namur, distant de quarante kilomètres à peine, et ne jamais mettre les pieds dans la capitale. Passons.

-       En moyenne, quatre fois par mois.

Le clavier cliquette. Je repense à l’année écoulée. Ce « quatre fois » reflète bien imparfaitement une réalité très mouvante. Le déménagement de Maman puis un long boulot ont multiplié les occasions d’incursions bruxelloises durant les sept premiers mois de l’année. Depuis, les visites se sont espacées. Mais justement, aujourd’hui…

-       De quand date votre dernier déplacement vers Bruxelles ?

-       Aujourd’hui.

-       Ah, aujourd’hui !

Visiblement, l’information la titille.

-       Et comment vous y êtes-vous rendue ?

-       En voiture.

Déception ! Cliquettement du clavier. Mon aimable enquêtrice saute manifestement une série de questions pour en arriver à :

-       Quel était l’objet de ce déplacement ?

-       Un rendez-vous chez le dentiste.

Silence, elle note. Je la soupçonne de se demander pourquoi je ne vais pas à pied chez le dentiste du coin de la rue au lieu de parcourir trente-cinq kilomètres pour me rendre dans une ville aussi peu propice aux déplacements en voiture que Bruxelles. La question suivante me prend de cours, car l’angle d’attaque a subitement changé, sans lien direct avec ce qui a précédé.

-       Vous arrive-t-il d’emprunter un moyen de transport de la STIB ?

-       Bien sûr !

Elle ne me demande pas de quel moyen de transport il s’agit, ni à partir de quel endroit, ni dans quelle direction. Du coup, je ne peux lui parler de la multiplicité des choix qui s’offrent à moi selon ma destination. Si j’ai pris la voiture pour me rendre chez le dentiste, c’est que son cabinet est situé à l’ouest de Bruxelles, là où nous avons longtemps habité, là où nous avons encore des amis avec qui j’irai casser la croûte après mon rendez-vous, là où les transports en commun mettraient des plombes à me mener quand un petit tour par le lion de Waterloo et le ring m’y amène sans embouteillages. Mais, la plupart du temps, je circule en train, descendant, à Schuman, à la gare du Luxembourg ou à la gare Centrale, selon que je souhaite ou non prendre le métro. Il m’arrive aussi de prendre le tram ou le bus. Mais elle ne le saura pas. Du coup, mon portrait d’utilisatrice « provinciale » de la STIB me semble plus que lacunaire. Il n’augure surtout en rien de mon comportement futur dont, pour diverses raisons, je sais déjà qu’il ne reproduira que de très loin celui de 2013. Si elles se basent, fût-ce partiellement, sur mon témoignage, les décisions que la STIB pourrait être amenée à prendre pour améliorer la mobilité à Bruxelles ne pourront donc qu’être erronées. Mais déjà voici la dernière question :

- Depuis quand empruntez-vous les véhicules de la STIB ?

En toute logique, me semble-t-il, la réponse « Depuis ma  naissance » aurait dû susciter la demande d'un complément d’information. Ben non !

Vive les sondages !  

 

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(Arrivée à Bruxelles en train - ici, à la gare du Nord)