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En vingt ans, entre 1649 et 1669, Eustache ENGLEBERT aura donc franchi le pont d’Isle à huit reprises pour se rendre à l’église Notre-Dame-des-Fonts y faire baptiser un enfant. Ce pont, sans doute l’un des premiers de Liège, enjambe la Sauvenière - « Sav’nîre » en wallon liégeois - ce méandre de la Meuse qui entoure le vinâve (quartier) de l’Isle et sera comblé au XIXe siècle pour former les actuels boulevards d’Avroy et de la Sauvenière. Très long, il comportait onze arches, dont six étaient surmontées d’habitations. Il resta jusqu’en 1781, la seule voie carrossable reliant l’île à la cité.

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Eau-forte de Le Meunier (fin du XVIe siècle)

Voici à peu près la vue qu’Eustache avait depuis le pont. On y remarque à l’avant-plan le port fluvial de la Place des chevaux - actuelle Place de la République française - qui contribua au développement commercial de la ville. À droite, le clocher massif de la collégiale Sainte-Croix domine le quartier et,  dans le fond, la basilique Saint-Martin se dresse au sommet de la colline du Publémont. Vue ordinaire d’une ville dans son activité quotidienne.

Cependant, Anne ENGLEBERT, ses frères et sœurs, viennent au monde à une époque particulièrement troublée. Alors que Louis XIV guerroie partout en Europe - et jusqu’aux portes de Liège en 1640 - pour empêcher la reconstitution de l’empire de Charles-Quint au profit des Habsbourg d’Autriche, la Principauté se débat dans des conflits intérieurs d’origine plus sociale que politique.

Au début du XVIIe siècle, de nombreuses familles protestantes ont dû quitter la principauté mettant sa prospérité en danger, avec pour conséquence un mécontentement populaire de plus en plus affirmé. Du coup, des jeunes gens appartenant aux familles les plus riches se sont organisés militairement et se sont mis au service du prince « pour la défense de l’Église catholique ». Le peuple leur a donné le nom de « Chiroux » (« bergeronnette » en wallon) à cause de leurs vêtements qui les fait ressembler à des hirondelles. Les Chiroux, eux, traitent leurs adversaires de « Grignoux » (« grincheux » en wallon). Les rixes, bagarres, affrontements, trahisons, assassinats, répressions, bannissements et exécutions, vont dès lors se succéder durant des décennies. 

En 1647, les Grignoux remportent les élections et interdisent l'entrée à Liège du prince-évêque Ferdinand de Bavière, qui se trouve à Visé avec des troupes allemandes. Celui-ci transfère le siège du gouvernement à Huy et, aidé par son neveu Maximilien-Henri, entreprend la reconquête de la Cité. Liège est bombardée le 12 août 1649. L’Hôtel de ville est brûlé et la ville capitule le 29 août. Le 19 septembre, le prince entre dans Liège accompagné de 2.000 cavaliers et de 1.000 fantassins. Il impose au peuple le « Règlement du 19 septembre » qui suspend la plupart des droits politiques et lève de nouveaux impôts. Le système électoral, qui englobait des représentants des métiers, est également revu à la faveur du prince. Lorsque, quelques mois plus tard, à la mort de son oncle, Maximilien-Henri est nommé prince-évêque, après avoir acheté les voix de la plupart des membres du chapitre chargé de l’élire, son despotisme ne fera que croître, si bien que Chiroux et Grignoux s’uniront pour le combattre. En vain, puisqu’il règnera trente-huit ans.

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A la naissance d’Anne ENGLEBERT, nous sommes donc bien loin du calme apparent de la ville sur les gravures de l'époque : rue proprettes et désertes, alors que la révolte gronde de toute part et que la misère du peuple n’est pas un vain mot. En particulier dans « Le Carré », ce lieu mythique de Liège, haut lieu de guindaille estudiantine aujourd’hui, dont les ruelles se coupent à angles droits et portent des noms évocateurs comme rue Tête de bœuf, rue du Mouton blanc, rue Saint-Jean-de-l’Isle, rue Saint-Adalbert, rue du Pot d’or, rue d’Amay, rue des Célestins, rue en Bergerue, rue de la Casquette, rue des Dominicains et rue du Pont d’Avroy (on distingue très bien sur la gravure ci-dessous les ruelles rectiligne du "Carré" au coeur de l'Isle). 

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C’est dans ce quartier pittoresque et bouillonnant, resté jusqu'à aujourd'hui profondément authentique, que grandissent les enfants ENGLEBERT.