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Je sais, je l’ai déjà écrit : partir à la recherche de ses ancêtres s’apparente à l’enquête du détective. L’objectif : un ou des inconnus à identifier, sauf qu’ils ne sont a priori coupables que de nous avoir précédés. Les moyens mis en œuvre : les récits de témoins si possible oculaires et fiables. Enfin, l’enquête dans les archives au départ des indices ainsi récoltés. Avec tous les aléas, approximations, imprévus, erreurs, fausses pistes, pertes, destructions… que cela suppose.

Je voulais depuis longtemps remonter la généalogie de mon grand-père maternel. Je ne disposais pour ce faire que du carnet de famille de mes grands-parents, du témoignage souvent de seconde main de ma grand-mère, de quelques souvenirs personnels de Maman.

La légende familiale racontait que mon arrière-grand-père Alphonse Théodore Joseph avait eu neuf enfants. Elle donnait même les noms de la plupart : Victor, Rodolphe, Léon, Jean, Florence et Thérèse, sans préciser l’ordre de la fratrie. Au départ de la date de naissance de mon grand-père et sachant la famille originaire de Liège et sa région, je n’ai pas de difficulté à retrouver les dates et lieux de naissance de cinq d’entre eux, même si les adresses varient presque à chaque nouvelle naissance (ici). J’y ajoute les prénoms et dates des trois enfants tombés dans l’oubli parce que morts en bas âge : Sylvère, Joseph et Marie. Un seul résiste à mes investigations : Jean.

Impossible de lui mettre la main dessus dans les registres d’Etat-civil ! Six mois durant, je feuillette, fouille, revient en arrière, calcule les intervalles entre les naissances pour tenter de l’y caser, rien n’y fait. Jean semble n’avoir jamais existé. Il ne peut pas non plus être né avant le mariage de ses parents, son père étant rentré du Mexique quelques mois à peine avant son mariage. De lui, je ne sais rien d’autre que le prénom et le fait qu’il serait parti aux Etats-Unis « avec une danseuse » au début du siècle, selon ma grand-mère qui mentionnait le fait un soupçon de mépris dans la voix.  

A tout hasard, je tape de temps à autre le prénom et le nom de mon grand-oncle sur divers sites de recherches généalogiques, sans certitude de pouvoir approfondir les choses le cas échéant, n’étant pas membre de ces sites souvent payants. Généralement, une liste s’affiche. Il n’est pas le seul, loin de là, à porter ce patronyme. Néanmoins, un jour, un détail accroche mon regard : le nom du père est précisé en marge et c’est précisément celui de mon arrière-grand-père. Sauf, que cette information fait référence à un mariage à Paris en 1898. Rien de tel n’a jamais été évoqué dans la famille, mais puisque les archives françaises sont désormais en ligne, il me reste à trouver l’acte en question. J’en ai l’année mais pas la date ni, surtout, l’arrondissement concerné. Heureusement, le moteur de recherche des archives de la Ville de Paris est super-performant, clair et rapide. Je passe quand même en revue les tables des mariages de dix-huit arrondissements avant de tomber sur l’acte recherché. Et là, brusquement, je comprends : si je n’ai jamais localisé Jean dans les archives c’est qu’il est l’aîné, né à Liège sept mois après le mariage de ses parents à Grivegnée, alors que les frères et sœurs qui le suivent sont, eux, nés à Grivegnée avant une série liégeoise débutant en 1875 à la naissance de Joseph.

Comment imaginer que mes arrière-grands-parents avaient fait en moins de deux ans un aller-retour Grivegnée-Liège-Givergnée avant bien d’autres déménagements dans la Cité ardente quelques années plus tard ? Ainsi, la "déménagite" avait une fois de plus frappé et alors que je m’obstinais à chercher Jean à Grivegnée entre 1868 et 1873 ou à Liège entre 1874 et 1882, il naissait à Liège en 1869.

Quant à sa « danseuse », il apparaît qu’il l’a bel et bien épousée en 1898. Il s’agit de la fille « sans profession » d’ « artistes lyriques ». Comment et pourquoi est-il allé s’installer à Paris ? Mystère ! Comment l’a-t-il rencontrée ? On peut penser qu’en cette Belle Epoque, il fréquentait l’Opéra. Ou le Moulin Rouge. Ce qui collerait davantage avec la désapprobation devinée dans la voix de ma grand-mère.

Quoi qu’il en soit, plus de nouvelles de lui, ensuite. Sans doute s’est-il réellement embarqué pour l’Amérique et sera-t-il un jour possible de retrouver sa trace comme passager de l’un ou l’autre navire chargé d’immigrants comme il y en eut tant au début du XXe siècle.

L’histoire n’aurait rien d’extraordinaire si, en réalité, ce mariage à Paris, je n’en avais eu connaissance voici plus de dix ans, au temps de la création de Google où je tapais distraitement dans la barre de recherche les prénoms de mon arrière-grand-père pour voir si cela donnait quelque chose. Cependant, en l’absence d’accès aux archives de la Ville de Paris, rien ne permettait à l’époque d’affirmer que le père du marié était bien mon arrière-grand-père Alphonse Théodore Joseph, même si la coïncidence des deux premiers prénoms, peu usités, était évidemment troublante. Mais qui aurait pu imaginer que Jean-le-Liégeois était allé conter fleurette à Paris ?