P1100431

 Et l'autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le timide

Ils se sont rencontrés dans les années cinquante. Ces années de Bohême que Charles Aznavour a si bien chantées. D’ailleurs l’un était peintre et criait famine, l’autre posait sans voile. Dans l’atelier, ils se sont aimés. Ils s’aimaient encore quand le peintre s’est éteint au début du troisième millénaire. Cinquante ans d’amour, c’est l’amour fort, aurait chanté Jacques Brel ! Et l’autre est resté là, le meilleur ou le pire, le doux ou le timide, cela n’importe pas, n’est-ce pas ? Celui des deux qui reste s’est retrouvé en enfer (*).

Depuis ? Le survivant a pris le pinceau. Comme pour pérenniser en soi la présence de l’aimé. Et ma foi, cette main qui n’avait jamais risqué le moindre trait ne se débrouille pas si mal lorsqu'elle trace des colombes tristes amputées de leur moitié. « J’ai l’impression qu’il me parle à l’oreille, qu’il me guide », disait sa voix l'autre jour à l’autre bout du fil et j’imaginais la force de cette inspiration tissée de souvenirs, j’imaginais cette solitude face au chevalet, remplie pourtant de la présence de l’autre, envolé, disparu mais tellement présent.

Ils ne s’étaient pas mariés. Ils n’avaient pas eu d’enfants, n’y avaient même jamais songé. En ces temps-là, ce n’étaient pas le genre d’idées qui vous venaient quand vous ne marchiez pas dans les rails. Leur amour, leur bohême leur suffisaient. Ils étaient gais, drôles, aventureux et attachants. Ils ont éclaboussé mon enfance de l’amitié virevoltante qu’ils portaient à mes parents et qui m’englobait tout naturellement. Je crois bien que je les ai toujours aimés, toujours admirés.

Alors, quand j’entends les vociférations auxquelles donnent lieu la loi sur le mariage gay et l’homoparentalité enfin votée au « pays des droits de l’homme » dont la devise, si je ne m’abuse, est « Liberté, Egalité, Fraternité », j’ai mal. Et j’ai peur. Jusqu’où ira cette montée de violence verbale et même physique ? Qu’est-ce que cette société où des gens de tous âges se mobilisent, non pour défendre leurs droits mais pour interdire à d’autres d’en avoir ? Ils se battent, disent-ils, au nom de l’enfant, qui pourrait être traumatisé d’avoir deux papas ou deux mamans, qui pourrait ne pas arriver à développer sa propre identité sexuelle. Rien pourtant ne le prouve et les études sur les jeunes adultes élevés par des parents de même sexe tendraient même à démontrer l’inverse. Et puis, qui oserait prétendre que le fait d’avoir un père et une mère est gage d’épanouissement ? Car combien d’enfants de couples « normaux »  traumatisés par les bagarres parentales ?   

Bon, vous connaissez tous les arguments des uns et des autres. Ce que je voudrais juste dire c’est que chez nous la loi sur le mariage gay et l’adoption par les couples homosexuels a été votée voici dix ans, que cela n’a pas fait vraiment de vagues à l’époque et qu’il ne me semble pas que la société aille depuis davantage à vaux l’eau. J’ignore les statistiques d’agressions homophobes dans nos deux pays, mais je crains que les remous français ne réveillent par-delà les frontières tous les vieux démons qui poussent à exclure celui qui ne vous ressemble pas, par la couleur de la peau, l’origine ethnique, la croyance religieuse ou la sexualité. Comme si notre société en crise économique profonde n’avait pas d’abord besoin de solidarité !

Et quand je pense à ces amis dont je dénie à quiconque le droit de penser que leur amour n’était pas aussi profond, aussi beau, que celui de n’importe quel couple hétérosexuel, je me dis que, là où il est, l’artiste doit être profondément meurtri !

(*) "Les vieux", Jacques Brel