L’arrivée d’un troisième compère canin chez Louve-Chérie me donne soudain l’irrésistible envie d’évoquer tous ces compagnons à deux ou quatre pattes qui, en quelque quarante ans, ont pimenté notre quotidien de leur présence parfois discrète parfois nettement moins, de leur tendresse et de leurs jeux, sans parler de quelques mésaventures mémorables.

Alors, en route pour une séquence nostalgie !

Elliot

Lorraine a déjà conté les chats de sa vie (ici). La plupart sont aussi de la mienne. En particulier le grand David qui avait une douzaine d’années quand je quittai la maison parentale. Mais quand on a vécu toute son enfance avec des chats, difficile de s’en passer une fois mariée. Sauf que l’éducation austère de l’homme, elle, ne l’a pas familiarisé avec les bêtes ni à poils ni à plumes. Heureusement, il est amoureux !

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David, au temps de sa splendeur

Aussi, un matin, nous voici au marché des animaux domestiques qui se tient chaque dimanche sous l’immense verrière des abattoirs d’Anderlecht et a aujourd'hui disparu sous la pression des associations de protection des animaux. Il y a là des chiens, des poules, des canards, des lapins, des cobayes… de toutes tailles, toutes races, toutes couleurs, mais ce dimanche-là, pas de chats ! Et pourtant, si ! Je ne me trompe pas : des miaulements s’échappent du coffre grand ouvert d’une voiture dont le propriétaire en bleu de travail vend surtout des poussins. Je me suis approchée pour découvrir, dans une caisse, quatre chatons qui tentent désespérément d’escalader la paroi de carton, retombent, se bousculent, roulent et boulent dans un charmant remue-ménage. J’avais rêvé d’un noir. Ils sont mi-tigrés mi-ocelés, tous, mais quand même adorables.

Je n’aurai pas à choisir : il n’y a qu’un mâle et c’est un mâle que je veux. Le voici dans mes bras, petit nez rose et grands yeux jaunes, il miaule avec vigueur, escalade mon épaule en s’accrochant avec décision à mon pull de ses griffes minuscules. Son pelage n’a rien de très original, mais il est vigoureux, peu craintif… Adjugé, je l’adopte et pour faire la paire avec le prénom anglais de David, il s’appellera Elliot. Comme l’incorruptible Elliot Ness, pas comme « Elliot le dragon » qui ne pointera le bout de son gros nez invisible et vert que trois ans plus tard !

Dans le petit appartement que nous habitons à l’époque, Elliot prend rapidement ses aises : il dort sur le canapé, observe le monde du haut  des armoires, grimpe aux tentures, au grand dam de l’homme qui n’est heureusement pas souvent là : cette année-là, il fait son service militaire.

 

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Elliot : un peu à l'étroit dans notre petit appartement

Cette année-là, mes parents partent aussi pour trois semaines en Italie et, bien sûr, me demandent de venir régulièrement nourrir le vieux David. Cette année-là, c’est l’année de la canicule. Elle débute en mai, se poursuivra jusqu’en octobre. Cette année-là, je suis enceinte. Cette année-là, à cause du service militaire, nous n’aurons pas de vacances. Alors, tout naturellement, plutôt que de venir chaque jour remplir l’assiette du chat, je m’installe dans la grande maison afin de pouvoir profiter du jardin ombragé.

Elliot, bien sûr, est du voyage. Il était prévu qu’il reste dans les étages afin de ne pas croiser David qui occupe le bas. C’est mal connaître le bougre qui a tôt fait de se faufiler dans l’escalier en colimaçon menant au sous-sol et de filer sous les arbres. Bref, voici les deux chats face à face : deux tigrés, un grand gris à jabot blanc, un brun, plus jeune, plus leste mais moins gros, moins expérimenté, qui reçoit sur la tête un coup de patte impérieux : « C'est moi le chef ! ». Le jeunet se le tiendra définitivement pour dit : jamais il ne contestera la suprématie de l’aîné, évitant simplement de se trouver sur son chemin lorsqu’il part pour ses explorations des jardins du quartier.

Elliot s’en donne à cœur joie. Nous ne le reconnaissons pas : au contact de la nature et malgré la chaleur accablante, il s’épanouit comme fleur au soleil, part pour des balades matinales qui le ramènent à midi pour de longues siestes à l’ombre qui le voient repartir le soir, à la fraiche, insouciant et heureux. Si bien que lorsque mes parents reviennent, je n’ai pas le cœur de le ramener dans notre petit appartement. Les parents sont d’accord : puisque les chats ont trouvé un modus vivendi, ils adoptent Elliot.

La cohabitation pacifique se poursuivra jusqu’à la mort de David, trois ans plus tard. Le lendemain de ce triste jour, Elliot s’installera avec dignité sous le sapin, la place privilégiée du vieux chat qu’il ne s’était jamais risqué à contester. « Le roi est mort ? », semblent dire ses grands yeux jaunes. "Vive le roi !".