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Quand le monde gronde autour de moi, quand je tremble - non pour moi bien à l’abri dans mon paradis vert mais pour tous les Bruxellois que j’aime, à commencer par mon fils et mon petit-fils – la fréquentation de mes ancêtres parvient efficacement à détourner mon esprit de l’imminence du danger et à m’apaiser. Alors c’est sûr qu’eux au moins n’ont plus rien à craindre et donc moi non plus pour eux. Néanmoins, ce sentiment d’apaisement me surprend d’autant plus que leurs dates évoquent d’autres périodes troublées de l’Histoire et que leurs professions de couvreurs de paille, bûcherons, charbonniers ou sabotiers disent la modestie de leurs existences parsemées de deuils d’enfants en bas âge, de jeunes accouchées ou d’époux pas assez vieux. A-t-il jamais fait vraiment bon être humain sur cette terre ? La question mérite d’être posée.

Ce n’est donc pas dans ce que me racontent mes aïeux que la cause de mon soulagement est à trouver mais plutôt dans l’action même de me pencher sur eux. J’ai déjà dit mon goût prononcé pour la mise en ordre du chaos, lequel s’exprime notamment par l’amour des puzzles, des réussites et des polars. La généalogie génère le même genre de plaisirs : celui de chercher, (et souvent de trouver), celui de classer, celui de comprendre. Tous liés, tous différents.

A l’exaltation de la recherche, à l’euphorie de la découverte des noms, des dates, des lieux, succède en effet inévitablement une période de classement sous peine de s’emberlificoter dans les différentes branches, en particulier lorsque, comme c’est souvent le cas dans les petits villages, la consanguinité multiplie les liens de parentés. C’est à cette étape que je me suis récemment attelée. Car comment mieux identifier les manques qu’en rassemblant les actes de mariage de tous ses ancêtres en ligne directe avec les actes de naissance et de décès de chacun des jeunes mariés ? Chaque manque devient alors l’occasion d’une nouvelle recherche, la source de nouvelles découvertes, donc d’une consolidation des racines du baobab familial.

Apparemment plus rébarbative, la période du classement génère pourtant bien des satisfactions, s’apparentant davantage que les précédentes, il est vrai, au plaisir du collectionneur. Je collectionne les ancêtres comme d’autres les figurines Tintin, les presse-papiers en cristal ou les vignettes de footballeurs, sans être le moins du monde dupe : par les temps troublés qui sont les nôtres, le classement est une activité de remise en ordre symbolique à haut potentiel compensatoire. En attendant de pouvoir à nouveau respirer sereinement.