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Quand nous avons emménagé dans notre petit bled du sud du pays, je savais qu’il nous faudrait renoncer, du moins en partie, à certaines sorties culturelles, notamment cinématographiques. Certes, Namur et Liège ne sont guère qu’à quelques dizaines de kilomètres mais lorsqu’il faut rentrer dans la nuit par de petites routes sinueuses non éclairées, à nos âges, on y réfléchit à deux fois. Il faut dire que nous avions jusqu’ici été particulièrement gâtés : à Bruxelles (Molenbeek !), nous habitions à un quart d’heure en voiture du multiplex Kinépolis, l’un des pionniers du genre, et à Limelette à dix minutes des quatorze salles UGC de Louvain-la-Neuve. Et même, lorsque celles-ci avaient été fermées pendant trois ans pour remise aux normes de sécurité, nous bénéficions de l’antique salle rénovée de Rixensart, au confort inédit et aux parfums de vieux cinéma de quartier, dont la programmation dynamique nous permettait de ne rater aucune sortie essentielle. Et puis, il y avait juste à côté, un petit resto sino-vietnamien qui ne manquait jamais de nous enchanter les papilles juste avant ou juste après la séance. Et soudain plus rien ?

Eh bien non ! Parce que nous avons découvert, un peu par hasard, que la ville voisine, Marche-en-Famenne s’est récemment dotée d’un petit complexe de trois salles tout à fait sympathiques, dont la programmation suit l’actualité et devrait nous permettre - à condition de suivre attentivement le programme qui change presque à chaque séance - de ne plus rater aucun film vraiment intéressant, comme ce fut le cas pour « Le tout nouveau Testament » de Jaco Van Dormael qui resta pourtant à l’affiche à Namur durant plusieurs semaines.

Bref, nous avions prévu d’aller voir « L’hermine » de Christian Vincent au moment de sa sortie début novembre. Hélas, le congé de Toussaint battait son plein à ce moment et il n’est donc pas très étonnant que quelques films pour enfants côtoyaient à l’affiche le tout dernier James Bond. Mais d’ « Hermine », point, le film étant bien sûr éminemment moins commercial malgré la présence au casting de Fabrice Luchini ! Nous avons donc attendu la fin dudit  congé. En vain. En désespoir de cause, nous nous sommes donc rabattus sur « Lolo » dont la critique n’était pas négative et je vous aurais parlé de cette comédie acide des mœurs parisiennes, plus cruelle qu’il pourrait y paraître, si nous ne nous y étions rendus le 12 novembre en soirée. Vous imaginez la suite : je n’ai plus eu le cœur ensuite d’évoquer le film de Julie Delpy, somme toute très léger au regard de l’actualité. Je n’ai plus non plus consulté les programmes de cinéma dans les semaines qui ont suivi. Jusqu’à récemment. Et là, miracle, « L’hermine » est à l’affiche… pour un dernier soir.

C’est peu dire que nous y avons couru. C’est peu dire que nous n’avons pas été déçus. J’ignore si le film est encore à l’affiche ici ou là désormais, mais, au cas où, je ne peux m’empêcher de vous le conseiller, tant Luchini me semble bonifier de film en film en faisant de moins en moins… du Luchini précisément. Depuis « Confessions intimes », en effet, en passant par « Les femmes du sixième étage », « Gemma Bovary », « Dans la maison » ou « Alceste à bicyclette », il réussit à jouer sans nulle fausse note la subtile partition des mimiques,  intonations, gestes même, exprimant toute la palette des sentiments de son personnage. En l’occurrence un président de Cour d’Assises en instance de divorce, bougon et grippé. Face à un accusé primaire, auteur présumé du meurtre ignoble de son bébé de 7 mois, le voici pourtant profondément désireux de comprendre ce qu’il s’est passé, attentif aux dénégation de l’homme et aux déclarations des témoins, mais aussi étrangement déstabilisé par la présence parmi le jury d’une femme qui fut son médecin durant un récent séjour à l’hôpital. Face à lui, la Danoise Sidse Babett Knudsen, tout en retenue, dégage un charme discret auquel on comprend aisément que le Président puisse succomber.

Oscillant entre film de procès et comédie romantique, « L’hermine » permet aussi au spectateur de mieux saisir les difficultés de la quête de la justice sinon de la vérité et ce n’est pas la moindre de ses qualités. Certains regretteront sans doute de ne pas y avoir trouvé le suspens et les rebondissements ordinaires des films du genre. C’est qu’il s’agit moins d’une intrigue policière à résoudre le temps d’un procès que du portrait d’un (honnête) homme face à ses responsabilités. Moi, en tout cas, j’ai aimé. Ah, j'oubliais : Luchini a remporté le Prix du meilleur acteur pour son rôle dans "L'Hermine" au 71e Festival de Venise.