Alors, bien sûr, c’est de l’humour. Le bon mot d’un chroniqueur dont l’opinion serait, semble-t-il, absolument indispensable à la marche du monde en général, de la France en particulier. C’est un raccourci, une façon de fustiger l’incompétence de gouvernements, de services de sécurité, de systèmes judiciaires, de responsables politiques locaux, de policiers de terrain, d’enseignants, d’éducateurs de rue… qui n’ont pas pu empêcher la radicalisation de certains de leurs concitoyens dont l’éducation, la surveillance ou la répression leur était pourtant confiées. C’est vrai aussi que certains des terroristes du vendredi 13 sont nés, ont grandi ou sont passés par Molenbeek. Faut-il pour autant bombarder Molenbeek ?

Eric Zemmour le dit. Je veux supposer qu’il ne le pense pas. Sait-il seulement où se trouve Molenbeek ? Ce qu’est Molenbeek ? Je ne peux imaginer qu’il ignore que c’est la seconde commune la plus pauvre de Bruxelles dont la population, à grande majorité d’origine marocaine, s’est ancrée ici dans les années 60 à la demande même d’une Belgique en mal de main d’œuvre. Alors peut-être, effectivement, l’intégration et l’ascenseur social ont-ils quelque peu perdu de vue ce quartier populaire et il faudra sans doute réfléchir à la façon de renverser rapidement la vapeur. Mais les difficultés socio-économiques ne font pas pour autant de la majorité de la population molenbeekoise des terroristes en puissance. Il y a là quantité de familles tout à fait honorables et de jeunes qui veulent s’en sortir, mais qui se heurtent sans fin aux difficultés scolaires et à la perspective d’un chômage plus prégnant encore quand on ne porte pas un nom « bien de chez nous ». Je me souviens d’avoir lu le témoignage poignant d’un enseignant (« Vous n’êtes pas des élèves de merde ! ») sur le mal-être de ses élèves, convaincus d’être les rebuts de la société et, du coup, incapables de se projeter dans l’avenir. Des jeunes sans perspective, sans espoir.

Nous avons habité Molenbeek en lisière du quartier arabe pendant plus de vingt ans. Nos enfants y sont nés, y ont fréquenté la crèche et l’école maternelle, ils y ont pris pendant huit ans le métro qui traverse les fameux quartiers « Etangs Noirs » et « Comte de Flandre ». A cinq ans, mon fils s’est fait voler au parc le beau klaxon rouge de son vélo, à douze, il s’est fait immobiliser au sol dans l’entrée de la piscine olympique par quatre grands gaillards qui convoitaient sa montre. Vers quinze ans, il s’est fait dérober son portefeuille dans le métro. Alors, oui, des actes de délinquance, inadmissibles certes mais relativement bénins. Leurs auteurs sont-ils ceux qui se sont fait exploser vendredi dernier à Paris. Rien ne le prouve. Personnellement, je ne me suis jamais sentie en danger dans ce quartier coloré, vivant, vibrant et les trois reprises où j’ai pris littéralement un voleur la main dans mon sac, c’était à la Foire internationale du livre de Bruxelles, devant le Parlement et dans le métro de Rome. Pas à Molenbeek.

Faut-il bombarder Molenbeek ? Oui, cent fois oui ! Avec de l’argent. Pour acheter des albums aux  petits, des manuels scolaires intelligents et des ordinateurs avec des programmes didactiques aux plus grands, de l’argent qui paiera des locaux accueillants et des enseignants performants pas débordés par des classes où se côtoient trop de nationalités. Non, M. Zemmour, Molenbeek n’est pas une zone de non droit, les parents font ce qu'ils peuvent comme la plupart des parents mais c'est plus difficile ici qu'ailleurs parce que Molenbeek est une commune trop et depuis trop longtemps défavorisée. Il est plus que temps d'y faire refleurir l’espoir.