quai-d-orsay

Bien sûr nous avons pensé à Grand Loup. Lui aussi est chargé du « langage » d’élu(e)s. Il écrit des communiqués et parfois des discours, convoque des conférences de presse, crée des sites Internet et les tient à jour, organise des campagnes électorales… Lui aussi participe à des réunions de bureau, de parti, de collaborateurs, lui aussi prend des notes, chope au vol des idées, les formule, les synthétise, constate qu’elles ont évolué, mûri, changé, et réécrit souvent les mêmes textes. Même si ce n’est pas au sein d’un cabinet ministériel mais dans l’ombre de sénateurs, lui aussi évolue donc dans le monde stratégique, infiniment narcissique, hypocrite et souvent hystérique de la politique.

Donc, quand nous avons ri, c’était en connaissance de cause, de bon cœur et, parfois, un peu jaune. Comment ne pas s’esclaffer, en effet, au spectacle jouissif de la plongée en apnée d’un jeune « bleu » au cœur de l’univers impitoyable du Quai d’Orsay en pleine crise internationale ? Comment ne pas sourire de sa naïveté, le plaindre quand il se fait rabrouer, se réjouir de ses rares succès, l’encourager silencieusement dans le laborieux parcours menant du (bon) mot d’un ministre à un discours cohérent qui restera dans les annales. Car c’est cela « Quai d’Orsay » : l’histoire d’un discours. La peinture d’un monde surtout. Que dis-je : d’un univers ! Et à ce petit jeu du réalisme cocasse, Bertrand Tavernier réussit un coup de maître avec pour atouts majeurs un Thierry Lhermitte survolté, tourbillonnant, explosif à souhait, au mieux de sa forme, face à un Niels Arestrup quasi minéral en contrepoint. Balloté entre ces deux extrêmes, Raphaël Personnaz est un jeune attaché attachant et consterné. Si on ajoute que le scénario de la BD dont s'inspire le film est né sous la plume du diplomate Antonin Baudry, conseiller culturel à New York, qui fut réellement la « plume » du ministre Villepin durant la crise irakienne, on comprend que le portrait proposé n’est pas aussi caricatural qu’on pourrait le penser au premier abord. Certains commentateurs, bien placés pour en juger, estiment même qu’il serait en dessous de la réalité.

Bref, un film jubilatoire pour qui n'apprécie pas exclusivement un cinéma de divertissement, bourré de rebondissements improbables, poursuites automobiles, coups de théâtre et autres fusillades. Encore que...