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La cinquième saison d’« Un village français », se terminait mardi dernier sur FR3. Je n’ai pas pu m’empêcher de verser une larme sur la mort, sous les balles allemandes, de Marcel, le frère communiste et résistant du Dr. Larcher, à qui notre compatriote Fabrizio Rongione donnait depuis les débuts de la série en 2009 une âme un peu rude, entière, excessive souvent, mais profondément attachante par la sincérité de son engagement. Au fil des épisodes, le téléspectateur assidu a pu comprendre que cette rugosité lui était venue dans sa prime enfance de ses relations conflictuelles avec un père grand bourgeois et tyrannique. On a par contre deviné chez son aîné, une docilité (une soumission ?) expliquant sans doute sa collaboration de maire dans les premiers temps de l’Occupation, même s’il tenta toujours de protéger ses patients de toutes origines, évoluant au fil des événements, dont il était moins l’acteur que le témoin, vers une résistance de moins en moins passive. Et, dans ce rôle nuancé, Robin Renucci est parfait d’humanité, y compris dans ses petites ou grandes lâchetés, dans son amour bafoué, son dévouement et ses compromissions, son incapacité à poser des choix, à gérer sa propre vie.

C’est l’une des richesses de cette série historique au long cours : nous offrir des personnages complexes, ballottés au gré des vents d’une Histoire qui les dépasse, obligés de composer avec les contraintes d’une guerre qu’ils n’ont pas voulue, souvent lâches, parfois héroïques, presque toujours ambigus. D’où l’éternelle question : qu’aurions-nous fait si nous avions été à leur place ? Impossible d’y répondre. Nous connaissons la fin de l’histoire et les cruautés d’une idéologie qui, à l’époque, n’avait pas encore révélé tous ses effroyables secrets. Cette vision nécessairement tronquée de la situation, l’urgence dans laquelle il fallait se positionner, les contraintes au jour le jour de l’Occupation, les caractères et situations individuelles, conditionnaient les comportements autant que les convictions. Autant dire que, souvent, le hasard joua un rôle non négligeable dans le fait de devenir un traître ou un héros.

Une énergie et une imagination colossales

La géniale idée de nous faire découvrir la deuxième guerre mondiale par le prisme révélateur de la vie quotidienne des habitants d'un village français était née dans la tête de Frédéric Krivine il y a longtemps déjà. J’ai eu la grande chance de rencontrer celui qui est aussi à l’origine du renouveau des séries télévisées françaises, à qui il a insufflé le rythme et le format américain des 52 minutes avec sa série à succès « PJ ». Mieux : j’ai eu la chance de travailler sous sa direction.

C’était à Bourges, voici quelques années, lors du Festival international des scénaristes. Avec mon amie C. nous avions participé à un concours de scénarios de séries télévisées et avions été sélectionnées, avec neuf autres (groupes) candidats parmi une centaine, pour une « master class » de quatre jours animée par Frédéric Krivine. Faut-il préciser que nous étions follement heureuses que notre projet « Scoop » ait trouvé grâce aux yeux d’une telle sommité ? Mais nous étions également très fières, car il apparut rapidement que non seulement nous étions les plus âgées de la classe, l’âge moyen tournant autour de trente-trente cinq ans, mais aussi que tous les autres « élèves » possédaient soit une formation cinématographique ou une expérience pratique du monde audiovisuel. Enfin, sur les dix projets sélectionnés, quatre émanaient de Belges, dont le nôtre.

Donc, nous avons rencontré Fred. Un géant, une énergie démesurée, une imagination et une mémoire colossales, un bourreau du travail. Une immense générosité aussi. Quatre jours durant, il nous fit repenser nos protagonistes, retravailler nos histoires, réinventer nos scénarii avec une pertinence rarement prise en défaut, se souvenant du moindre détail, suggérant des péripéties pleines d’originalité, pistant les failles psychologiques, encourageant sans répit les audaces, nous secouant littéralement pour faire émerger le meilleur de nous-mêmes. Avant le stage, il nous avait accueilli une journée entière à Paris pour casser la glace et gagner ainsi un temps précieux, ensuite il nous reçut à déjeuner chez lui pour s’informer du suivi.

Pour C. et moi, l’expérience n’a débouché sur rien de concret : nous étions trop impliquées dans nos vies professionnelles respectives pour pouvoir consacrer le temps nécessaire au perfectionnement de notre projet et à la recherche d’un producteur, étape indispensable si nous espérions un jour voir nos noms au générique. Qu’importe ? Nous avons énormément appris sur ce monde méconnu de la production télévisuelle et de l’écriture scénaristique. Nous sommes rentrées plus riches de réflexions, de savoirs, de compétences. Et de souvenirs. Pour certains de nos jeunes collègues, l’aventure s’est manifestement poursuivie puisqu’il m’est arrivé d’apercevoir leur nom au générique d’un téléfilm, d’une série ou d’un atelier d’écriture. Ils le doivent, j’en suis sûre, pour une bonne part, à ces quelques jours passés au contact de Frédéric Krivine.

Aujourd’hui, « Un village français », dont il nous avait dit quelques mots à l’époque, a débouché sur l’un des fleurons de la production télévisuelle française. Sur un véritable plébiscite du public aussi puisque pas moins de trois millions de téléspectateurs ont assisté au final de la saison 5. Et dire qu’il va falloir attendre dix-huit mois, pour découvrir le sort des maquisards cachés dans la forêt proche, de ceux qui ont été surpris par les Allemands, de Marie la résistante de la première heure, du courageux directeur d'école et de son hésitante épouse, du Dr. Larcher, de sa frivole épouse entichée d'un inquiétant responsable SS, du peu reluisant préfet et de tous les autres habitants ni tout à fait blancs, ni tout à fait noirs, de cette petite ville qui ressemble, au fond, à tant d'autres  !

NB. France 5 vient de redémarrer la diffusion de la série à partir de la saison 1.

 

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Le Dr. Larcher, l'excellent et nuancé Robin Renucci