303_10200241613671675_1037110902_n

 

Après le départ de Tilio, nous nous retrouvions donc sans compagnon félin et cela tombait plutôt bien car Grand-Loup n'allait pas tarder à se révéler allergique. A (presque) tout ! Aux pollens de graminées, de bouleaux, de peupliers, à la poussière de maison, aux acariens, aux géraniums, aux poils de… chats, j’en passe et de meilleures. Au point que mes parents devront se séparer d’Eliott s’ils veulent continuer à voir leur petit-fils et l’accueillir à l’occasion pour la nuit.

Eliott, qui va sur ses huit ans, est donc confié aux bons soins d’une amie qui habite la campagne, où il s’adapte sans difficulté et coulera quelques années de bonheur champêtre avant de succomber d’un empoisonnement, dont on croit pouvoir accuser, sans crainte de se tromper, un colombophile voisin, inquiet pour ses pigeons de concours. L’aimable Eliott ne méritait pas une fin si pénible !

C’est à peu près à cette même époque que Louve Chérie, 5 ans, très frustrée de ne pouvoir avoir d’animaux « à cause de Grand-Loup », rentre un jour de l’école avec l’annonce que Mme P., son ancienne institutrice de deuxième maternelle, cherche des familles prêtes à adopter ses oiseaux. Elle fournit même la cage ! Renseignements pris, la dame doit se séparer des serins du Mozambique de sa grande volière pour cause… d’allergie au duvet des oisillons. Pas de quoi nous convaincre ! Mais Louve-Chérie supplie, trépigne, implore et Grand-Loup ne tarde pas à lui emboîter le pas.

Je l’avoue : nous cédons. Non sans passer un pacte avec nos chérubins : nous acceptons de faire l’expérience à la double condition 1. Que Grand-Loup ne déclenche pas une crise d’asthme à la première plume(tte) voletant dans ou hors de la cage 2. Qu’ils se chargent de nourrir et abreuver le couple de Mozambique et donnent un coup de main au nettoyage de la cage. Grand-Loup n’éternua pas, ne s’étouffa pas. Louve Chérie veilla à l’eau et au grain. Papiloup qui s’appelait simplement Papa assura le nettoyage avec un soin maniaque. C’est ainsi que Moustique et Mosquito entrèrent dans notre vie, sans que nous sachions très bien qui était qui. Nous savions juste que la femelle portait un collier de minuscules perles noires sur son plastron que le mâle arborait uniformément jaune.

Nous ignorions aussi que ces oiseaux ont, en captivité, une longévité exceptionnelle. Mais, cela, nous le découvrirons bien plus tard. Dix jours à peine après leur installation, nous retrouvons, en effet, le mâle au fond de la cage. Mort. Désespoir de Grand-Loup qui s’était institué protecteur de l’oiseau, laissant la femelle à sa sœur ! Que faire ? Emue par son chagrin, une tante en visite ce jour-là s’attendrit et offre de remplacer le défunt. Aussitôt dit, aussitôt fait : nous voilà chez l’oiseleur pour acquérir un nouveau Mozambique mâle, donc sans collier.

C’est un tout jeune oiseau qui nous arrive, bien plus malingre que la femelle qui fait soudain figure de matrone à ses côtés. Et, dans un premier temps, la cohabitation semble bien se passer. Nos nouveaux compagnons accompagnent notre vie quotidienne de leurs gazouillis qui ne vrillent pas les oreilles comme certains sifflements assourdissants d’autres races. Nous sommes aussi heureux de constater que les enfants s’y intéressent vraiment, apprennent à les connaître, les respecter, leur imaginent des pensées, des émotions et qu'ils se familiarisent peu à peu avec la responsabilité qu’implique la possession d’un animal.

Quelques semaines se passent ainsi sans incident, jusqu’à ce que nous remarquions que la femelle se déplume. Une sorte de plaie est apparue à hauteur de l’encolure, laissant voir un cou maigre et rose, légèrement boursouflé. La célèbre école vétérinaire de l’Université de Liège occupe toujours ses antiques locaux bruxellois proches de chez nous et nous nous rendons donc un matin à la consultation avec notre Mozambique, terrorisée dans sa cage minuscule. Le professeur s’en saisit d’une main habile, la montre à ses élèves avant de décréter : "Voyez cette plaie caractéristique du mâle qui, lors de ses ébats amoureux, maintient la femelle par le cou. C’est un jeune mâle, il est plein de vigueur et les ébats sont fréquents. Une seule solution : les séparer momentanément, le temps de calmer ses ardeurs".

Nous voilà repartis, la cage sous le bras, un peu étonnés : nous n’avons jamais assisté à aucun ébats entre nos deux serins, mais, peut-être pudiques, profitent-ils de nos absences pour se livrer à leur passion amoureuse. Nous obtempérons donc en nous procurant une nouvelle cage pour abriter momentanément notre Casanova à l’étage supérieur.

Quelques mois se passent. Le cou de la femelle semble effectivement cicatriser. Dès lors, nous décidons de remettre le couple ensemble. Mousstique ne fait pas fête à Mosquito (à moins que ce ne soit l'inverse ?). Lui-même ne semble pas se préoccuper d’elle. Il reprend ses marques dans la cage commune, s’abreuve, se restaure. C’est le lendemain matin, au petit déjeuner, que le drame se révèle dans toute son horreur : nous retrouvons le mâle ensanglanté, couché au fond de la cage, criblé de coups de bec vengeurs. Bien plus grosse et apparemment plus robuste que celui que le professeur nous décrivait comme un marquis de Sade, elle s’est manifestement acharnée sur lui, visant les yeux qu'elle a manqués de peu. De très peu.

Inutile de dire que nous l'avons aussitôt isolé dans sa propre cage, nous avons baigné ses plaies, nous l’avons rassuré, abreuvé… A midi, il était à nouveau sur pattes, toujours au fond de la cage ; le soir il retrouvait seul le chemin de la mangeoire ; le lendemain matin, il avait repris sa place sur le barreau supérieur.

Nous n'avons plus jamais remis Moustique et Mosquito dans la même cage !

(à suivre)