Numériser

Eliott ayant élu domicile chez mes parents, nous nous retrouvions sans chat. Pas question bien sûr de le remplacer tant que nous habiterions ce petit appartement ! D’autant plus que notre propriétaire venait de nous traîner devant le juge de paix pour quelques coups de griffes sur la tapisserie du hall, prétendant qu’il était nécessaire de retapisser toute la cage d’escalier (trois étages), ce que nous contestions bien sûr ! En outre, l’arrivée prochaine du bébé réduirait encore l’espace disponible.

Et puis, coup de chance, nous trouvons une grande maison à louer à dix minutes de chez mes parents. Le déménagement s’organise donc en urgence, dans la chaleur accablante de ce mois d’août caniculaire.

Encore quatre mois et Grand-Loup pointe le bout de son nez. Nos journées, nos nuits sont bien trop occupées pour penser « chat ». C’est lui qui se rappellera à nous un an et demi plus tard. Ou plutôt elle ! Car c’est une toute jeune chatte que je trouve un jour blottie dans le garage sous les roues de la voiture. D’où vient-elle, quand, comment est-elle entrée ? Mystère ! C’est presqu’encore un bébé qui miaule à fendre l’âme. Je lui donne du lait, un peu de viande, je lui installe un panier dans la véranda, je lui ouvre la porte du jardin et applique des affiches dans le quartier au cas où quelqu’un la chercherait, mais dix jours plus tard, il faut se rendre à l’évidence : elle s’est installée chez nous. Et pas seulement dans la véranda où je suis allée la cajoler régulièrement : si petite soit-elle, elle a compris qu’en escaladant le lilas, il lui est aisé de rejoindre la fenêtre du salon par le toit de la véranda.

Donc, un jour, je la découvre endormie dans le canapé. Pas de doute, elle nous a choisis ! C’est Grand-Loup qui la baptisera Tilio, dans lequel nous comprenons « Petit Eliott », en référence à celui qui, chez mes parents, est désormais un gros chat dans la force de l’âge, paisible et calme, qui se laisse volontiers caresser par l’enfant.

Comme toutes nos chattes Tilio est une vagabonde. Elle vient se nourrir chez nous, y revient dormir, mais passe ses journées en balades alentours. Quoiqu’en pleine périphérie bruxelloise, notre petit jardin jouxte en effet un grand terrain où paissent quelques moutons parmi lesquels des familles musulmanes viennent une fois l’an choisir celui qui agrémentera la fête de l’Aïd. Alors, bien que nous l’ayons fait stériliser, notre chatte s’en donne à cœur joie, se coulant, ivre de liberté, dans les buissons et les herbes hautes en quête de mulots. Elle m’en rapportera quelques-uns sur le tapis du salon, toujours par le lilas et le toit de la véranda, sans bien comprendre pourquoi son présent ne semble pas avoir mes faveurs.

Entre boulot et famille, je n’ai pas beaucoup l’occasion de jouer avec elle, mais c’est une compagne aimable, peu exigeante et ses escapades semblent lui suffire. Sauf que, de plus en plus souvent, nous devons longuement l’appeler le soir pour la faire rentrer au bercail avant la fermeture de la véranda. Sauf que le terrain derrière chez nous communique avec une rue voisine où je la rencontre de plus en plus souvent lorsque, derrière la poussette, je m’en vais faire mes courses au supermarché. Elle nous suit alors à pas prudents mais s’enhardit de plus en plus loin dans une ruelle qui perd vite son air campagnard et mène tout droit à une chaussée passante.

Que faire ? Je sens bien que nous ne lui offrons pas assez d’attention, mais Louve-Chérie est entretemps venue nous combler à son tour et la fatigue qui m’assaille depuis l’accouchement me laisse peu de disponibilité pour les caresses et les jeux.

Je la verrai une dernière fois dans cette rue derrière chez nous. Elle me suit d’un petit air frondeur, libre, insouciante. J’essaie de la renvoyer vers son terrain de chasse. En vain. Elle n’en a jamais fait qu’à sa tête, elle ne changera plus. Ce soir-là, quand je l’appelle, elle ne rentrera pas. Nous ne saurons jamais ce qu’il lui est arrivé. Si elle trouvé un autre foyer, plus disponible ou si une voiture a fauché d’un coup d’un seul sa jeune vie de chatte insouciante. Je garde au cœur un regret persistant teinté de la culpabilité de n'avoir pas su l'aimer comme elle le méritait.

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Grand-Loup et Tilio dans une partie de foot acharnée