Voici un texte que mon père écrivit en… 1957, alors que nous étions dans notre période de déménagements la plus intense. Un témoignage éloquent.

Nous venions de louer un nouvel appartement au premier étage. Trois grandes pièces d’affilée, une petite cuisine et une salle de bains. Lorraine est une femme prévoyante et ordonnée. Elle m’en fit dresser le plan et mesurer tout ce qui était mesurable, en hauteur, en longueur, en largeur et épaisseur, sans oublier les fenêtres, tablettes de cheminée, âtres, chambranles et plinthes.

A son tour, elle mesura tous nos meubles avec autant de soins que s’ils allaient s’emboiter telles les pièces d’un puzzle. Quelques tâtonnements plus tard, elle avait déterminé l’emplacement idéal de chaque objet.

Prévoir c’est vaincre. Quatre jours avant le déménagement, nous campions. On atteignait la chambre par un couloir de caisses bourrées de vaisselle, de linge et de livres ; les murs dépouillés s’ornaient des taches claires des cadres et, au milieu de chaque pièce, au bout de son long fil, une lampe nue pendait. Il nous restait pour Lorraine, ma fille et moi, trois assiettes, trois verres, trois couverts. On se passa d’épices, de café, de potage et de confiture, mangeant force tartines et, le midi, des frites molles ramenées pourtant en grande hâte.

Vint le jour du déménagement. Lorraine avait dit vrai : elle avait pensé à tout. La veille, j’avais conduit notre fille chez ma belle-mère. Dès huit heures arrivèrent le préposé du gaz et de l’électricité venus fermer les compteurs, le préposé des eaux pour la même formalité, deux ouvriers de la Régie des Téléphones chargés de transférer l’appareil à notre nouveau domicile, un ami sincère passé maître es bricolage et sans l’aide de qui jamais nous n’aurions changé quatre fois d’appartement en six ans.

Lorraine les accueillit son plan à la main et le chat aux grands yeux effarés dans les bras.  Ce fut presque une réjouissance tant chacun mit du cœur à sa besogne. On s’enjambait, se bousculait, reléguant dans un coin ce qu’on venait de tirer d’une autre, bloquant les portes et amoncelant tout sur le pallier. L’ami démontait du mobilier qui aurait pu descendre entier, les ouvriers du téléphone cherchaient leur sac à outils qu’ils retrouvèrent dans le camion, mais, Dieu merci, grâce aux déménageurs, à 10 heures il ne restait plus rien dans l’appartement, pas même le chat que la propriétaire finit par découvrir au fond de son jardin, tapi sous un hortensia, plein d’anxiété.

Tout eut été à la perfection, si les déménageurs n’avaient pour finir chargé la tapissière de cent menus objets qu’ils débarquèrent en premier dans le nouvel appartement. Après les tablettes de cheminée, la baignoire et la salle de bains, ce fut tout l’appartement qu’ils parvinrent à encombrer. Armés d’une énorme vrille, les ouvriers du téléphone tendaient maintenant leurs fils dans les jambes de chacun. Quand apparurent les meubles, Lorraine reprit espoir et son plan s’avéra fort précieux.

-       Ici les pans de l’armoire, Messieurs ! Elle occupera tout juste l’espace entre la cheminée et le mur.

-       Ah, vous amenez le buffet ! Doucement, là, tournez, il va juste dans ce coin.

-       Le bureau, parfait ! Voulez-vous le mettre un peu en biais, près de la fenêtre. Ainsi, j’aurai la lumière à ma gauche, toute la journée…

Quel bon sens et quel souci d’esthétique à la fois, dans cette disposition dont elle m’avait chaque jour entretenu quelques heures !

La chambre de notre fille se trouvait à côté de la salle d’eau. De prime abord, j’avais trouvé cela illogique, mais il n’en était rien. A la condition de ne pas y faire de bruit, on ne courait aucun risque de réveiller l’enfant… dans son premier sommeil du moins. La cuisine était minuscule et la salle à manger n’en était séparée que par la chambre à coucher à qui Lorraine avait réussi à donner une allure de studio : avec son armature en bois clair et ses coussins hétéroclites judicieusement éparpillés, le lit, dans la journée avec l’aspect cosy, la garde-robe ressemblait à une bibliothèque et le bureau avait l’air d’un bar. Quelle recherche aussi dans les couleurs ! Le rouge garance du couvre-lit et de la tenture s’harmonisait à merveille avec le gris-perle du rideau tendu pour masquer une deuxième porte, donnant à la pièce une intimité, une chaleur qui faisait l’envie de tous.

Habitué à l’ancienne disposition, les premiers jours, je ne trouvais plus rien, cherchant une chemise dans le bureau-bar et mes chaussures dans la salle d’eau alors qu’elles se trouvaient sous l’évier de la cuisine, mais trois semaines suffirent pour que j’apprécie tout mon confort. Cette maison était si claire, si joyeuse ! Je ne résistai pas au plaisir d’en parler à un collègue que j’arrivai même à entraîner chez nous, juste pour y jeter un coup d’œil.

Nous voici arrivés. J’ouvre la porte, je m’efface et nous tombons sur Lorraine, un foulard noué sur les cheveux, ayant ôté tous les cadres, bibelots et mobilier transportable… attendant mon retour pour déménager le studio à la place de la salle à manger et vice-versa.

-       Ne prends pas cet air ahuri, me dit-elle, tu ne sais pas encore l’allure que cela aura. J’y ai bien réfléchi, moi, ne t’inquiète pas !

Et, se tournant vers mon collège :

-       Je ne sais pas si vous connaissez mon mari comme moi, mais il est conservateur. Ce n’est pas trop vous demander, puisque vous êtes là, de donner un coup de main pour déplacer la garde-robe ? J’ai tout laissé dedans. C’est plus facile !

Pickwick machine

Refermé, le bureau ressemblait à un bar