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L’une des plus grandes frustrations du généalogiste amateur consiste à ne savoir au bout du compte que bien peu de choses sur les ancêtres qu’il se découvre. Quelques noms de famille et de lieux, quelques dates, la croyance religieuse, le nombre et le sexe des enfants, une profession parfois.

Mais qui étaient-ils vraiment ? Quelle était la couleur de leurs yeux et celle de leurs cheveux ? Les unions étaient-elles d’amour ou plutôt de convenance ? Comment vivaient-ils la mort en bas âge de tant d’enfants ?

Et puis, cet aïeul mulquinier était-il joyeux drille ou plutôt rabat-joie ? Cette lointaine cousine célibataire aurait-elle eu envie de se marier et d’avoir dix enfants comme sa sœur ? Ces jeunes époux furent-ils heureux ?

Je ne le saurai pas.  

Mais je peux imaginer.

Cette jeune maman est morte quelques jours après la naissance de mon arrière-arrière-grand-mère Marie-Catherine. Des suites de couches, bien sûr. Comme souvent, à l’époque, le veuf s’est remarié dans les mois qui suivirent. Pour prendre soin du nouveau-né, cela va de soi.

Cette autre est née de père inconnu. Pas facile en ces temps pétri de chrétienté !

Ce troisième, veuf et père de six enfants, épousa à 62 ans une jeunette de 27. L’aimait-elle ? Elle lui donna en tout cas à nouveau trois fils et deux filles. Mais né cinq mois après leur mariage, l’aîné était-il vraiment de lui ? Le vieil homme n’aurait-il pas plutôt sauvé la jeune femme d’un déshonneur certain pour avoir cueilli le guilledou avec quelque godelureau envolé sitôt le forfait accompli ? A moins qu’elle n’ait été violée ? Et puis, mon ancêtre n’échangea-t-il pas l’honneur de son épouse contre des soins dévoués dans son grand âge ? On peut se poser la question en découvrant qu’il alla ensuite habiter le village de sa belle, alors que dans tous les autres cas les jeunes filles suivaient leur époux et non l’inverse. Quoi qu’il en soit, je plains la jeune femme : outre ces 35 ans de différence avec son vieux mari, elle vit mourir deux de ses fillettes. Dans l’intervalle, elle avait mis au monde un deuxième garçon et devenait veuve presqu’aussitôt. Elle-même, mourait à 40 ans, laissant trois orphelins de moins de treize ans.

C’est que la vie ne faisait pas de cadeau en ces temps au fond pas si lointains !

Quand je le disais que j’ai pour ces ancêtres une profonde reconnaissance. Et une vraie tendresse. 

"Le tisserand", huile sur toile, Musée d'art et d'archéologie de Senlis