C’est rare à son âge. Mais à son âge et encore un peu plus grand voire beaucoup, son papa non plus ne dessinait pas. Ni bonhomme, ni maison, ni soleil, encore moins de chiens, de chats, de fleurs… « Je n’ai jamais vu d’enfant qui ne dessine pas. Ce n’est pas normal ! » me dit un jour une psychologue. Et son air à la fois navré et accusateur disait à suffisance qu’elle me rendait, qu’elle nous rendait, son père et moi, responsables.

Que de reproches dans ce regard faussement empathique qui guettait ma réaction ! C’est évident : nous n’aimions pas notre enfant. Au mieux, nous l’aimions mal. Nous devions sûrement être froids, distants, trop exigeants… Il avait sans doute peur de s’exprimer. Et pourquoi pas peur de nous ?  Nous étions des étouffoirs !

Tout ce non-dit, je l’ai reçu comme un coup de poignard à la seconde où elle prononçait son verdict : « Ce n’est pas normal ! » Alors, quand elle a suggéré que nous devrions nous revoir, elle et moi, elle « et le papa », je l’ai gentiment envoyée sur les roses et mon fils a continué à grandir sans dessiner, mais en développant bien d’autres talents qui font de lui aujourd’hui un adulte globalement équilibré et un père formidable.

Mon fils n’aimait pas dessiner. Point. Avec le recul, je devine ce qu’il peut y avoir de frustrant voire d’angoissant pour une psy de se trouver confrontée à un cas certes peu fréquent mais, surtout, à un manque de « matériel ».  Elle avait appris à interpréter les dessins d’enfant et se trouvait subitement dépourvue face à un môme buté qui ne prétendait pas lui offrir ce qu’elle lui demandait avec tant d’insistance. Mais elle aurait pu l’écouter. Il parlait étonnamment bien pour son âge, ce qu’elle ne sembla pas remarquer. Comme elle ne nota pas qu’il était gaucher, alors qu’il suffisait de le faire sauter sur un pied, de lui tendre un cornet de téléphone ou de le faire regarder dans un kaléidoscope pour constater qu’il était totalement latéralisé… à gauche. D’ailleurs, peut-être était-ce le fait qu’on lui fourre avec obstination le crayon dans la main droite qui lui avait fait prendre le dessin en grippe.      

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui la maîtresse de Petit-Loup s’inquiète. Et elle inquiète ses parents. Il tient mal son crayon, colorie à tort et à travers, il ne saura pas dessiner les indispensables ronds qui précèdent l’apprentissage de l’écriture, des « o », des « a »… Il pourrait bien rester en première maternelle…

Moi, j’ai envie de hurler ! Il a 3 ans. Tout juste ! A peine ! Et déjà la pression scolaire s’exerce. La menace d’échec étend son ombre. Saura-t-il lire ? Ecrire, un jour ? Pourra-t-il suivre des études supérieures ? Comme la psy d’hier, l’institutrice se focalise sur le dessin comme seul critère d’évaluation, mais ne tient nul compte du fait que c’est un enfant joyeux, ouvert, bien dans sa peau, doté d’un vocabulaire étonnant qu’il enrichit chaque jour en attrapant les mots nouveaux au vol  pour les restituer dans de cocasses histoires de pirates et de  chevaliers. Et puis, nul, jamais ne développe toutes ses capacités en même temps.

Laissons-le vivre, que diable ! Laissons-le respirer ! Et s’épanouir. Et grandir. Il entamera toujours assez tôt la course d’obstacles des tests, contrôles, examens, entretiens d’embauche et autres épreuves qui jalonnent la vie des humains. Son père n’aimait pas dessiner. J’ignore comment il tenait son crayon à trois ans, car personne ne semble s’en être préoccupé à l’époque, mais tout gaucher qu’il soit, il n’éprouva aucune difficulté, quand le temps fut venu, d’apprendre à écrire. Je fais le pari qu’il en sera de même pour Petit-Loup. Foi de Mamilouve !

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